Emission du 8 mars 2009 - 08/03/09
le mot : "Deutsch"
Deutsch
Waltraud Legros se penche aujourd’hui sur l’origine du mot "allemand - deutsch". Un sujet fondamental pour karambolage, un sujet passionnant mais complexe aussi, il va donc falloir que vous vous concentriez. Vous êtes prêts ?
Les Allemands doivent se demander pourquoi leur nom change dans chaque langue : les Français les appellent Allemands, les Anglais "Germans", les Italiens "tedeschi" et pour eux-mêmes ils sont "Deutsche". Que sont-ils au juste ? Germains ? Teutons ? Alémaniques ?
Eh bien, ils sont un peu tout cela, mais pas que cela. Pour nous donner une chance d'y voir clair, il faut d'abord savoir qu'à l'origine tous ces noms faisaient respectivement référence à un territoire, un groupement de tribus, et à la langue parlée par le bas peuple. En effet, la Germanie peut être située géographiquement.
Les Romains appelèrent Germania les territoires au Nord des Alpes. Les Allemands sont donc sans conteste Germains. On peut juste trouver étonnant que les Anglo-Saxons, eux aussi germaniques, les appellent "Germans" pour se distinguer d'eux - ce qui leur permet du coup pour nommer les Hollandais d'utiliser le terme "deutsch" sous forme de "Dutch".
En quoi les Allemands sont-ils Teutons ? Nous savons que les Romains appelèrent "teutoni" les tribus germaniques venues du grand Nord auxquelles ils infligèrent une sévère défaite en l'an 102 avant notre ère. Que l'adjectif latin "teutonicus" ait eu une connotation nettement péjorative est également attesté. C'est peut-être pour réparer cette image négative que les tribus teutonnes se sont inventées un ancêtre légendaire, "Teut", dont on n'a jamais trouvé la moindre trace sérieuse.
Alors les Allemands sont-ils au moins Alémaniques ? Oui et non : au 6e siècle, la Franconie, c'est-à-dire l'empire des Francs, peuple germanique rappelons-le, s'étendait, surtout grâce aux conquêtes de Clovis Ier, jusqu'à la Loire. Dans la partie occidentale de cet empire des Francs, les classes supérieures parlaient une langue romane. C'est donc cette langue romane qui fut appelée "francisce" puis français : langue des Francs. Pour nommer les langues non-romanes, on opta pour le terme "alaman". Un mot qui vient du gothique "ala man", littéralement "tous les hommes", et qui est devenu allemand. L'alémanique, encore parlé aujourd'hui dans le sud de l'Alsace, le Bade-Württemberg et en Suisse allemande, n'est qu'une des langues comprises dans le terme générique actuel allemand.
Bon, les Allemands eux-mêmes ont leur propre appellation pour leur langue : "deutsch". Le mot vient de l'ancien-allemand "diu-tisc", devenu plus tard "tiu-tisch" qui signifiait : "du peuple, appartenant au peuple". Des documents attestent qu'autour de l'année 800, il y eut une querelle pour savoir si la messe devait être lue "latine" ou "theodisce". On notera au passage que le "tiu-" de "tiutisch" a été subtilement transformé en "theo-", sans doute pour suggèrer une parenté avec "theos", donc avec Dieu en personne. À la même époque, Charlemagne, le roi des Francs, s’arrogeait le droit de parler "theodisce", donc une langue germanique, en Lombardie où le peuple parlait une langue romane.
Et, les Italiens gardent encore la trace de cet ancien "theodisce" : ils appellent la langue allemande "tedesco". Au nord des Alpes, "tiu-tisch" devint d'abord "teutsch". Ce n'est qu'au 18e siècle, après une longue querelle et l'abandon définitif du chimérique ancêtre "Teut" que la graphie "deutsch" avec un -d- s'est imposée, révélant ainsi sa proche parenté avec le verbe "deuten", interpréter. Au Moyen-Âge, "diu-ten" signifiait en effet : "traduire, expliquer au peuple". À l’époque, la tâche des prêtres était, entre autres, d'expliquer au peuple illettré les images saintes et les textes religieux et de les traduire dans leur parler respectif. Ce fut exactement dans ce but que Martin Luther traduisit la Bible "ins teutsche", c’est à dire dans la langue de son peuple.
C'était vers 1530. À partir de ce texte fondateur qui tenait compte des divers dialectes, s'est forgée une langue écrite commune, "die deutsche Sprache", que les Français appellent la langue allemande.
Nous pourrions continuer : ainsi dans les langues slaves, on appelle les Allemands "nêmce", ce qui signifie "qui ne possèdent pas la langue". À l’origine, ce n'était pas pour dire qu'ils étaient muets, mais qu'on ne comprenait pas leur langue ! Bref : toutes ces appellations nous le montrent bien : définir l'identité allemande n'est pas une mince affaire !!
Texte : Waltraud Legros
Image : Jean-Baptiste Lévêque
Edité le : 06-03-09
Dernière mise à jour le : 10-09-09