Emission du 5 Octobre 2008 - 05/10/08
le rite : le "Hammelsprung"
le "Hammelsprung"
Corinne Delvaux nous emmène aujourd’hui au Bundestag, à la chambre des députés allemande. En effet, de temps à autre, les députés ont recours à une procédure tout à fait étonnante. Mais voyez plutôt :
Nous voici donc au Bundestag, à Berlin. Et j’aimerais vous présenter une spécificité allemande, une façon pour le moins originale qu’ont parfois les députés de voter. Mais pour cela, arrêtons-nous par exemple sur cette séance du 13 mars 2003. La séance est présidée par Susanne Kastner, une députée social-démocrate.
"Venons-en au vote sur le projet de loi du gouvernement concernant la prolongation des horaires d’ouverture des magasins le samedi…" Comme vous venez de l’entendre, il s’agit donc de voter les décrets de loi sur l’ouverture des magasins le samedi. Susanne Kastner propose d’abord aux députés de se prononcer sur la version de la loi à voter. Pour ce faire, un simple vote à main levée est suffisant : "Je demande à ceux qui votent pour la version de la commission de lever la main. Qui vote contre ? Abstentions ? Le projet de loi est adopté avec les voix de la coalition contre les voix de la CDU…" La présidente de séance est interrompue car les députés ne semblent pas d’accord sur le résultat du vote… Flottement. Un conseiller vient en aide à Madame Kastner qui impose finalement le résultat. "Donc, le projet de loi est adopté en 2e consultation avec les voix de la coalition contre les voix de la CDU-CSU et FDP…"
Avec ce vote au résultat contesté, la tension est montée dans l’hémicycle. Susanne Kastner passe maintenant au dernier vote. Pour ce vote final, elle va demander aux députés de se lever en fonction de leur choix : "Troisième lecture et dernier vote… Je demande à ceux qui sont pour ce projet de loi de se lever… Qui vote contre ?" Brouhaha. La tension est manifeste, il semble difficile de dégager une réelle majorité et la Présidente de séance est déstabilisée… "Qu’est-ce qui se passe ? La présidence n’est pas unanime quant au résultat … Je vous demande de sortir de l’hémicycle pour procéder au Hammelsprung."
Voilà, Susanne Kastner vient de proposer de recourir au Hammelsprung, mot à mot au saut du mouton, une procédure rare et assez curieuse, vous allez voir… Les députés sont invités à tous quitter l’hémicycle. Ce qui va prendre à peu près 10 minutes. "Les secrétaires ont-ils pris place ?" Susanne Kastner s’assure maintenant que les secrétaires sont bien à leur place, c’est-à-dire, à leurs portes respectives. Car, vous le voyez, il y a trois portes. Celle de gauche est surmontée de l’écriteau "nein", non, celle du milieu de l’écriteau "Ja", oui et la troisième, de "Enthaltung", abstention. "Je pose à nouveau la question : les secrétaires sont-ils aux portes ? C’est difficile à voir à cause du soleil. Si c’est le cas, j’ouvre le vote."
Maintenant les députés vont rentrer un à un dans l’hémicycle et les secrétaires vont noter avec attention le nombre de députés passant par la porte OUI, par la porte NON et par la porte abstention. Cette procédure étonnante est certes relativement rare, mais elle est toujours pratiquée, ainsi, le Bundestag a recouru 2 fois au Hammelsprung en 2006 et une fois en 2007. Comme cette méthode - comment dire - assez moderne prend un certain temps, nous allons avoir le loisir de nous pencher sur l’origine de ce mot "Hammelsprung", "saut du mouton". Cela viendrait d’un tableau qui se trouvait au-dessus de l’une des portes de l’ancien Reichstag. Ce tableau illustrait Polyphème, le cyclope de la mythologie grecque, en train de compter ses moutons. Cette explication est toutefois contestée aujourd’hui par certains historiens, ce qui n’empêchent pas les secrétaires, tels Polyphème, de compter les députés, qui d’ailleurs ont l’air de bien profiter de cette petite parenthèse.
Bon, tout ceci est bien charmant, mais ne nous explique pas réellement pourquoi la chambre des députés, reconstruite de fond en comble quand Berlin est redevenue capitale de l’Allemagne, n’a pas songé à équiper ses tables de système de vote électronique. Nous avons donc mené l’enquête… Et alors là, je dois vous dire que les réponses sont assez surprenantes. Le service de presse du Bundestag nous a d’abord fait valoir que l’opportunité d’un système électrique faisait effectivement débat depuis 1950. Cette année-là, les députés s’étaient farouchement opposés au souhait de modernisation du président du Bundestag de l’époque, Erich Köhler.
Nouvelle tentative en 1970, un système électronique est alors installé à Bonn. Mais voyez-vous ça, les techniciens allemands n’ont jamais réussi à le faire marcher correctement. Mais, avons-nous encore dit, dans le nouveau Bundestag de Berlin, si moderne ? Le service de presse a encore avancé des difficultés techniques. Nous nous sommes alors généreusement proposés, nous karambolage, de mettre nos techniciens au service du Bundestag. Mais alors, on nous a parlé de problèmes de coût. Ce serait onéreux, beaucoup trop onéreux… Et là, nous avons compris que la raison était tout autre : non, en fait, ce que le Bundestag ne veut pas, ne peut pas avouer, c’est que les députés tiennent à cette interruption de séance, c’est leur petite récréation, leur petite promenade. Ou Voyez comme ils ont l’air de goûter ce petit moment de convivialité !
Et d’ailleurs en 1859 déjà, quand Werner von Siemens voulait équiper l’assemblée de Prusse d’un système de vote télégraphique, les députés avaient refusé comme un seul homme, le "Hammelsprung étant –citation - une condition importante pour la fraîcheur et la santé de la vie parlementaire". Bon, entre-temps, 30 minutes ont passé, les députés ont eu le temps de se rafraîchir et de se refaire une petite santé, Madame Kastner peut énoncer le résultat… "Chers collègues, je vous communique le résultat du Hammelsprung : 279 députés ont voté OUI, 224 NON, il n’y a pas eu d’abstentions. Le projet de loi est adopté …"
Texte : Corinne Delvaux
Image : Claire Doutriaux
Edité le : 02-10-08
Dernière mise à jour le : 10-09-09