Pepe Carvalho naît en 1972 avec J’ai tué Kennedy mais c’est Les Mers du Sud et Marquises, si vos rivages... qui le consacre en 1979 auprès du public et de la critique. Le prix Planeta (équivalent espagnol du Goncourt) et le Grand prix de la littérature policière en France seront les premiers d’une longue série de récompenses. Pour Montalbán, qui se définit comme un “communiste hédoniste et sentimental”, les Carvalho sont “la chronique d’une époque de transition, non seulement celle de l’Espagne de l’après-franquisme mais de toute l’Europe. (...) J’utilise une structure énigmatique pour entamer un discours à caractère social, une réflexion sur le pouvoir, la politique...”Grand voyageur et observateur assidu de l’histoire contemporaine, il avait convoqué dans ses oeuvres les personnages des dictateurs espagnol Francisco Franco (Autobiographie du général Franco) ou dominicain Trujillo (Le mystère Galindez), ou encore les figures du pape et Fidel Castro (Et Dieu entra à La Havane) et du chef zapatiste Marcos qu’il s’en était allé rencontrer dans son fief mexicain en 1997 (Marcos, le seigneur des miroirs).
Décédé en octobre 2003, Manuel Vázquez Montalbán venait d’achever un roman d’un millier de pages, intitulé Millennio, mettant en scène une dernière fois le détective privé Pepe Carvalho, il sera publié en France courant 2005.
Entretien avec Manuel Vázquez MONTALBÁN
En fonction de quels critères avez-vous choisi les romans et nouvelles dont sont tirés les films ?
Le choix s’est fait en fonction de plusieurs critères : les romans qui n’avaient pas été adaptés et dont les droits étaient disponibles, ceux qui semblaient les plus riches cinématographiquement parlant. Enfin, les histoires devaient pouvoir être transposées et s’ancrer dans la société et les problèmes d’aujourd’hui, en conservant leur dimension critique politique et sociale.
Dans les films, le personnage de Pepe Carvalho a été rajeuni. Quelle est sa mémoire historique ?
L’âge a été effectivement le principal changement : dans les romans, Carvalho a une soixantaine d’années et au cinéma, il a l’âge de Juanjo Puigcorbé, environ 45 ans. Il a une mémoire plus courte, moins dramatique. Il n’a pas connu l’après-guerre et la période la plus dure du franquisme. Ce Pepe-là a été étudiant dans les années 70 qui représentaient l’étape terminale de la dictature. Mais j’ai exigé que le rôle de la mémoire soit respecté, qu’il y ait cette réunification de la mémoire personnelle et historique. Sans la mémoire historique, le personnage de Pepe n’existe pas, il est nul.
Si, dans 15 ans, Pepe avait toujours 40 ans, cela voudrait dire qu’il n’aurait pas du tout connu l’Espagne du franquisme ?
J’espère ne pas en être le témoin ! Cela dépendra des rapports de mes héritiers avec l’industrie audiovisuelle !
Quel visage avait pour vous Carvalho ?
Dans ma tête, Carvalho, c’était Jean-Louis Trintignant ou Harvey Keitel. Mais j’aime beaucoup l’interprétation qu’en donne Juanjo Puigcorbé. En Espagne, c’est un acteur très connu et très mobile, qui parcourt tous les registres. Il porte donc tous les possibles. Les précédents Carvalho avaient tendance à trop parler, lui suggère plus qu’il ne parle et je trouve cela juste.
Pepe Carvalho et Biscuter, c’est Don Quichotte et Sancho Pança ?
Oui, ou Phileas Fog et son valet... C’est un couple “maïeutique”, l’idéaliste et le pragmatique, qui établit des rapports dialectiques entre des conceptions différentes de la vie. Mais ce n’est pas carré, Biscuter est parfois beaucoup plus idéaliste que Pepe...
Avez-vous collaboré à l’écriture ?
J’ai donné des orientations sur des affaires qui me semblaient particulièrement représentatives de la société d’aujourd’hui. En Espagne, par exemple, on était en plein déballage des histoires de corruption du parti au pouvoir, le PSOE. On retrouve cela dans Le petit frère. Ensuite, j’ai lu tous les scénarios mais je n’ai pas directement travaillé avec les scénaristes. Je pense que la collaboration est impossible entre un scénariste et un écrivain, parce que ce dernier se sent propriétaire d’une idée et d’un imaginaire. C’est toujours difficile de confier son personnage à un autre. On a souvent une opinion différente sur l’interprétation, l’impression d’être trahi. C’est pour cela que je ne suis pas la personne la plus adéquate pour faire la critique des films. Mais je pense qu’il y a eu un véritable effort de la part de la production de respecter le regard de Carvalho. C’est une version plus “light”, l’accès à un public plus large conditionnant le message critique.
Le lecteur peut également s’approprier les romans. Quelle est la différence entre le lecteur et le spectateur ?
La liberté d’interprétation d’un lecteur est plus grande que celle d’un spectateur. Le choix d’un acteur limite déjà la sémiotique du personnage. Le spectateur doit être dans une disposition d’esprit différente de celle du lecteur, il doit abandonner cette perspective. Les Pepe Carvalho deviennent autre chose.
Pour l’écrivain que vous êtes, en quoi consiste une adaptation idéale ?
Elle dépend du talent du réalisateur, qui doit concilier traduction et trahison. La vérité du cinéma est différente de la vérité littéraire et il faut l’ambition et la volonté de traduire le code linguistique littéraire en code audiovisuel. Un respect excessif du littéraire comporte des aspects négatifs, comme c’était le cas pour les adaptations précédentes de Pepe Carvalho. Si la volonté n’est pas claire, si l’ambition manque, la nouvelle forme n’arrive pas au bout, elle s’arrête à mi-chemin.
Les Espagnols ont très à coeur de présenter une Espagne moderne, ouverte sur l’Europe. D’où vient cette sensibilité à la façon dont ils sont représentés ?
Il y a un complexe des Espagnols vis à vis des Français. Le regard des Français sur l’Espagne est un héritage du XIXème siècle, des écrivains voyageurs comme George Sand, Théophile Gauthier, ou au XXème siècle, Francis Carco et Paul Morand. Pour eux, c’est l’Afrique qui commençait au delà des Pyrénées ! Mais Barcelone était une ville particulière, plus canaille. Elle était le produit du métissage entre une bourgeoisie industrielle et moderne, de culture française et la cité populaire de la révolte, du Barrio Chino. Aujourd’hui, la ville veut s’établir comme une ville moderne, une capitale européenne à l’égal des autres. Je trouve ça un peu pasteurisé, prophylactique, empreint de peur du passé. C’est typique du regard post-moderne qui veut “dé-historiser” la mémoire. J’aimais mieux son imaginaire métis et, quoi qu’on en dise, il y a quand même encore quelques “limpiabotas” (cireurs de chaussures) dans Barcelone...
Les films sont très ancrés à Barcelone. Où en est Pepe Carvalho dans ses rapports avec cette ville ?
Sabotage olympique, écrit parallèlement aux Jeux Olympiques de 1992, est le dernier roman de Carvalho qui se déroule à Barcelone. Elle avait tellement changé que je ne m’y retrouvais plus. Depuis, j’essaie d’y ramener Carvalho, de reconstruire un imaginaire de cette ville, sous forme de petites histoires. Mais, c’est plus fort que moi, j’ai quand même proposé au maire de la ville de faire construire un parc d’attractions médiatiques qui serait consacré au passé canaille de Barcelone!
Que devient Pepe aujourd’hui ?
Il est en vacances ! Plus sérieusement, je pense à une sorte de tour du monde de Pepe avec Biscuter qui conclurait en quelque sorte sa vie de privé. Carvalho ne peut plus continuer comme avant, ce n’est plus adapté à son âge et au monde actuel, aux nouvelles formes de criminalité, les mafias, etc. La possibilité d’action d’un privé s’est réduite. Il y a une vraie “conflictivité” autour du besoin d’information qu’ont les systèmes de pouvoir. Il faut que Carvalho devienne autre chose, une sorte d’espion contemporain peut-être!
Bibliographie
Assassinat à Prado del Rey et autres histoires sordides - parution : 1994
Au souvenir de Dardé - parution : 1996
Avant que le millénaire nous sépare - parution : 1999
Histoires de famille - parution : 1992
Histoires de fantômes - parution : 1993
Histoires de politique fiction - parution : 1990
Hors-jeu - parution : 1991
J'ai tué Kennedy, ou les mémoires d'un garde du corps - parution : 1994
La rose d'Alexandrie - parution : 1988
Le labyrinthe grec - parution : 1992
Le petit frère - parution : 1998
Le prix - parution : 1997
Le Quintet de Buenos Aires - parution : 2000
Les recettes de Pepe Carvalho - parution : 1996
Les thermes - parution : 1989
L'Homme de ma vie / mars 2002 - parution : 2002
Manifeste subnormal - parution : 1994
Questions marxistes - parution : 1996
Roldan ni mort, ni vif - parution : 1997
Sabotage olympique - parution : 1995
Tatouage - parution : 1990
Trois histoires d'amour - parution : 1995









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