Dans les villages, il interroge les habitants pour connaître leur mode de vie. Et il les filme.
Un banal incident – il perd son trépied dans une rivière – lui fait découvrir les avantages de la caméra à l’épaule : la rapidité et la mobilité. Cette image, parfois imparfaite, devient la marque de fabrique de son écriture cinématographique, et la principale caractéristique de ce que l’on appellera bientôt le « cinéma vérité ».
C’est aussi en 1946 que Jean Rouch achète sa première caméra – une Bell & Howell - sur un marché aux puces ! Et profite d’une escale dans le Sahara pour en apprendre le maniement. Dès 1947, son premier film, « Au pays des mages noirs », sort sur les écrans. Jean Rouch est un bricoleur : en 1951, il réalise ses premiers enregistrements sonores à l’aide d’un magnétophone portable. Et il ne cessera plus. Sa filmographie compte 150 œuvres.
Armé de sa caméra Aaton, il a fixé sur la pellicule tout un univers de pratiques méconnues : rites de possession, cérémonies de transes, rituels funéraires…
En 1953, il est l’un des fondateurs du Comité du film ethnographique.
Dans les années 60, des critiques de gauche lui reprochent d’être un amateur post-colonial de rituels exotiques. L’écrivain et réalisateur sénégalais Ousmane Sembène lui déclare : « Tu nous regardes comme des insectes. » A Paris, ses films suscitent l’admiration des réalisateurs de la Nouvelle vague.

Interviews:
Interview inédite et exclusive de Jean Rouch, enregistrée peu de temps avant son accident de la route, qui fut mortel pour ce grand cinéaste et ethnologue.
- "Jean Rouch incarne un principe, une certaine idée de la manière dont il faudrait aborder l’Afrique. Ce dandy parisien aimait la Tour Eiffel et les huitres, mais aussi la différence, l'étranger, les étrangers, et l’étranger en nous."
Interview du réalisateur Bernd Mosblech

Jean Rouch a passé son enfance et sa jeunesse entouré d’artistes, d’écrivains et de scientifiques. Il est fasciné par les surréalistes et admire Rimbaud. Le poète avait coutume de dire qu’un bon poème s’écrit en commençant par la fin et Rouch reprend ce principe à son compte en salle de montage. Le cinéaste se présente comme un « very happy young boy ». Amateur de chocolat, il en déguste deux barres après le déjeuner et boit systématiquement un jus d’orange fraîchement pressé à 11 heures du matin. Après un film à la Cinémathèque Française, dont il est l’un des fondateurs, il aime savourer une douzaine d’huîtres en admirant sa chère Tour Eiffel. Jean Rouch porte toujours une chemise bleue, des chaussettes azur et un blazer marine. Notre homme est un dandy et un poète qui marie art et science.
En 1932, il s’entraîne avec Johnny Weissmüller, le célèbre Tarzan du grand écran, dans une piscine parisienne. Mais l’ancien nageur olympique ne quittera jamais la jungle hollywoodienne tandis que Jean Rouch, passionné par le continent noir, suivra une toute autre voie et donnera la parole aux Africains. Lui qui affectionne les contacts humains est comblé en Afrique. Il discute, palabre, et attache beaucoup d’importance à l’humour, qui confère une touche divertissante à ses films. Sa constance et sa fiabilité sont remarquables ; pas de ruptures de style ni de revirements inattendus.
Son credo : comprendre et filmer l’autre, l’étranger, en faisant abstraction de son propre système de pensée. Les films de Jean Rouch offrent des éléments permettant de décrypter la culture européenne comme africaine et sonnent le glas du film ethnographique uniquement axé sur l’objectivité et l’observation. La caméra de Rouch fait partie intégrante de la trame filmique, au même titre que l’histoire, le mode narratif ou les protagonistes, qui ont chacun une personnalité bien marquée. La subjectivité est présente dans tous ses films.
Le réalisateur est convaincu qu’il faut comprendre la langue du pays dans lequel on tourne. Pour lui, le feed-back est essentiel et il considère ses protagonistes comme des co-auteurs.
Il est vrai que le cinéaste échappe aux catégories idéologiques. Sur le plan scientifique, son maître est l’ethnologue Marcel Griaule - considéré comme celui qui a « découvert » la culture dogon, depuis une mémorable exposition au musée du Trocadéro faisant suite à sa légendaire expédition en Afrique dans les années 1930. Jean Rouch s’est tout particulièrement intéressé aux rituels funéraires des Dogon et à leur représentation de l’au-delà. L’usage de la caméra à l’épaule restera la marque de fabrique de Jean Rouch et dans le monde entier, il est connu comme l’un des pionniers du cinéma ethnographique.
Le 18 février 2004, Jean Rouch décède accidentellement près de Niamey, la capitale du Niger, à l’âge de 86 ans. A l’issue d’un festival, il circule de nuit en voiture sur une piste quand sa voiture percute de plein fouet un camion qui roule sans phares. Le cinéaste meurt sur le coup. Il est inhumé à Niamey en présence du président nigérien et de hauts représentants politiques. Le cinéaste n’ayant jamais indiqué clairement où il souhaitait être enterré, son épouse Jocelyne a estimé que c’était un signe du destin qu’il décède en terre africaine et y trouve son dernier repos. Trois ans plus tard, Jean Rouch bénéficie d’un honneur rare : dans le cadre d’une cérémonie funéraire de trois jours, il est inhumé selon le rite dogon. A la place de son corps, on utilise une poupée de paille. Cet honneur, très inhabituel pour un Européen, avait été attribué pour la première fois à Marcel Griaule. Le réalisateur allemand Bernd Mosblech a immortalisé les funérailles hors du commun de Jean Rouch dans son documentaire « Je suis un Africain blanc - L’adieu à Jean Rouch ».
Sabine Lange
Sources :
- Extraits du documentaire « Je suis un Africain blanc - L’adieu à Jean Rouch » de Bernd Mosblech
- Extrait d’un article paru dans le magazine Film & TV Kameramann, du 20 février 2008
- Comite du Film Ethnographique
Créé en 1953 par Jean Rouch, avec avec Enrico Fulchignoni, Marcel Griaule, André Leroi-Gourhan, Henry Langlois et Claude Levi-Strauss. Avec notamment une biographie, filmographie et bibliographie sur Jean Rouch.









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