De Michelangelo Antonioni(Italie/France, 1961, 2h02)
Avec Jeanne Moreau, Marcello Mastroianni, Monica Vitti
Synopsis : Un homme est en train de mourir à l’hôpital. Tommaso (Bernhard Wicki) écrivain en souffrance, se confie à un couple qui le visite, ses deux meilleurs amis : Lidia (Jeanne Moreau) et Giovanni (Marcello Mastroianni), lui aussi écrivain. Tous les deux expérimentent différemment la douleur de perdre Tommaso. Giovanni se rend ensuite à la fête de lancement de son nouveau livre. Puis, le couple, de plus en plus mutique, se prépare à sortir : leur nuit (« La Notte » du titre) commence dans une boîte de strip-tease pour s’achever dans une fête donnée dans la villa d’un industriel richissime.
Critique : La figure centrale de ce film est un concept abstrait : un couple qui se désintègre plan après plan. Cette disparition est le cœur même de cette trilogie : il est question de la recherche d’une femme disparue dans « L’Avventura » et de deux destinées qui se séparent et disparaissent l’un à l’autre dans « L’Eclisse ». Ici le couple Giovanni / Lidia est incarné par deux acteurs au summum de leur gloire en France et en Italie : Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni. L’équation fait apparaître un troisième personnage qui va déclencher à la fin l’inévitable CQFD : Valentina, la fille de l’industriel (jouée par Monica Vitti, superbe), une jeune héritière brillante et désabusée qui est, consciemment ou non, manipulée par le couple. Au matin, elle leur lance d’ailleurs : « Vous m’avez vraiment épuisée vous deux ! »
La radicalité de ce chef d’œuvre est toujours aussi fascinante aujourd’hui : quasiment une expérience en soi, il prend la forme d’un véritable jeu de piste, où il s’agit de décrypter sur des visages presque fermés toutes les émotions. Le travail d’Antonioni sur le signe dans l’image se lit dans chaque plan. Par exemple, Lidia au cours d’une de ses promenades enlève la rouille d’un mur, croise un enfant qui pleure dont on ne voit pas le cri dans le cadre puis observe une horloge cassée. Elle regarde sans cesse le ciel et les envols (un hélicoptère, des fusées, un avion) avec mélancolie. Le mot « salaire » dans la bouche de l’industriel se raccorde avec une image de cage à oiseau dans un jardin. Un chat entêté fixe une tête de statue du regard. Un hôpital devient ironiquement une sorte de night-club quand le dernier champagne est servi dans une chambre. Une foule applaudit un cheval. Une femme noire en robe blanche effectue un striptease acrobatique en jouant avec un verre de vin. L’absurde est là. La poésie parfois. Et au-delà de cela, le pouvoir de ces images se trouve dans leur graphisme très pur : une photographie renversante d’un noir et blanc d’encre (grâce au chef opérateur Gianni Di Venanzo) qui s’allie à un cadre au cordeau. Architecte de formation, Antonioni n’oublie jamais de situer les êtres qu’il observe dans un espace bien précis : Milan, en pleine métamorphose, défigurée par l’expansion industrielle. Giovanni et Lidia marchent : ils arpentent véritablement une ville nouvelle (hôpital de luxe, villa d’architecte pour nouveau riche, banlieue en devenir). Leurs repères comme leurs souvenirs disparaissent peu à peu.
Toute cette virtuosité porte toutefois en elle-même ses limites. À force de travail sur le symbole jusqu’à la plus totale artificialité, Antonioni est parfois sur le fil et son sérieux peut prêter à rire. Tout plan est littéralement lourd de sens. Il n’y a jamais de relâche. Comme le disait avec humour Chabrol à propos de ces films : « ça sue le boulot !». Il est vrai que cette histoire est racontée sans un sourire, explorant une douleur de chaque instant. La mort hante chaque personnage : la mort d’un ami, du désir et d’un amour. Les deux héroïnes sont d’ailleurs vêtues au cours de la nuit de robes noires, comme des sœurs à un enterrement. Le film lui-même commence par un long travelling vers le bas scindé en deux plans, la caméra dans un ascenseur captant le reflet de la cité sur les fenêtres de la façade au son d’une musique discordante et expérimentale. Une longue descente qui n’en finit pas. Vers les enfers en quelque sorte. Ce générique, d’après la revue italienne Ciak, était l’un des préférés de Stanley Kubrick. Son dernier film, « Eyes Wide Shut » (1999) adapté d’une nouvelle de Schnitzler, se calque d’ailleurs presque la même trame : un couple qui expérimente les tentations de l’adultère pendant une journée puis semble se dissoudre et se perdre dans la fête pour peut-être renaître au matin par le corps dans un hypothétique assouvissement du désir.
Ingmar Bergman, mort le même jour qu’Antonioni l’année dernière, considérait lui aussi ce film comme le meilleur du réalisateur. Sans doute à cause du portrait sans concession de la figure de l’intellectuel : ici un écrivain qui s’oppose presque à tous ceux qui l’entourent (l’épouse, l’ami ou l’homme d’affaires) pour se retrouver dans une isolation peu propice à la création. La fête pour le lancement du livre de Giovanni, parfaitement déprimante, est, par exemple, qualifiée d’« anti-chambre de la célébrité », sorte de purgatoire officiel de l’artiste. Giovanni, comme le révèle la lecture finale de Lidia, n’est sans doute pas très doué, son talent est vraiment inférieur à celui, caché, de Valentina. Il ne semble plus connecté avec lui-même : peut-être s’est-il vidé dans son œuvre ? Il le dit lui-même : « Je n’ai plus d’inspiration ; que des souvenirs ».Cette froideur et ce nihilisme font de « La Notte » l’antithèse parfaite de « Cléo de 5 à 7 », film d’Agnès Varda tourné exactement la même année. Les deux films dans une même unité de temps (quelques heures décisives) suivent le chemin d’êtres désespérés. Les signes funestes sont égrenés les uns après les autres, dans une sorte d’initiation mystique. Mais là où Antonioni mène ses héros au plus profond de leur propre disparition jusqu’au sexe (Eros et Thanatos), Varda les emmène de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière et à l’espoir. Le jour et la nuit.
Delphine Valloire








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