Les rappeurs noirs sud-africains se mettent tous à rapper en afrikaans, langue du régime de l'Apartheid et de l'oppresseur blanc. Paradoxe?
L'afrikaans est née quand les Européens ont imposé leurs langues en Afrique du Sud : le hollandais, l’allemand, le français, le portugais, et le mot le plus connu de cette langue c'est "apartheid", littéralement "vivre à part".
Derrière ces trois syllabes, des lois on ne peut plus simples : Blancs et Noirs ne partagent pas les mêmes bancs, toilettes, plages, bus ou ascenseurs.
L'architecte de l'Apartheid qui a déchiré l'Afrique du Sud de 48 à 91 c'est Hendrik Verwoerd.
Premier ministre de 58 à 66 et inspiré par les théories nazies, Verwoerd crée deux écoles distinctes : une pour les Blancs et une pour les Noirs où l'afrikaans devient langue officielle.
L'application de cette loi provoque une gigantesque manifestation d’écoliers noirs à Soweto le 16 juin 76. La police tire à balles réelles sur les enfants, déclenchant plusieurs jours d'émeutes qui causent la mort de plus de trois cents personnes. Cet événement, l’un des plus sanglants dans l’histoire de l’Afrique du Sud, a créé un tournant dans la lutte contre l'Apartheid.
La mission du rappeur Jaak, c'est de se réapproprier la langue afrikaans pour en effacer les stigmates. Pour lui, le but d'un flow 100% afrikaans est de faire d'une langue utilisée comme instrument de séparation, un vecteur d'union. Il a signé sur le label Pionnier Unit, qui réunit les artistes sud-africains qui font du rap dans leur langue maternelle, du xhosa à l’afrikaans.
Le premier album de Jaak, Flêtse Maniere, littéralement "la vie dans la cité", raconte son enfance dans le quartier métis de Paarl, sous le joug de l'Apartheid. Vingt ans après l'abolition des lois de ségrégation, les policiers y sont moins présents, mais le quartier est toujours habité exclusivement par des noirs, qui sont toujours aussi pauvres qu’avant.
Mais si Jaak peut aujourd'hui rapper dans sa langue maternelle, c'est grâce à un pionnier comme Jabulani Tsambo, alias Hip Hop Pantsula. Dès son premier album en 97, il utilise le zoulou et le sotho dans ses chansons.
Hip Hop Pantsula a grandi pendant l'Apartheid, dans une école publique bantoue. A son époque, exclusivement anglais, le rap était réservé aux gosses de riches des écoles privées anglophones. Mais un jour, un pote lui a suggéré d'essayer de rapper dans sa propre langue, et ça a donné le Motswako, "mélange" en setswana.
Jabulani Tsambo est né dans le bantoustan du Bophuthatswana. Les "bantoustans" étaient des réserves exclusivement noires auxquelles le gouvernement d'Apartheid conférait une certaine autonomie en échange de la perte de la nationalité sud-africaine.
Ces réserves, pauvres et ravagées par le chômage, avaient pour seuls revenus les recettes des casinos et du commerce du sexe, illégaux en Afrique du Sud. De véritables villes de loisirs sont sorties ex nihilo de la brousse comme Sun City dans la région où est né Hip Hop Pantsula.
C'est dans ce Las Vegas sud-africain qu'on trouve le plus grand hôtel du continent, avec sa plage artificielle, son terrain de golf international et sa reconstitution de l'Afrique en carton-pâte. Michael Jackson et Mariah Carrey y ont séjourné, mais désormais, devenu gloire locale, Hip Hop Pantsula lui aussi y est reçu en grande pompe.
Hip Hop Pantsula : Je pensais que l’Anglais, c’était juste du Setswana avec un accent... mais un jour, je regarde les "American Music Awards" avec mon père, et voilà le Prince de Bel Air avec Will Smith qui monte sur scène et qui rappe. Alors je demande à mon père : "Qu'est-ce que c’est ça ?" C’était comme s’il chantait mais pas vraiment. C’était comme s’il parlait, mais pas vraiment… Et mon père me répond : "C’est la nouvelle mode chez les Yankees. Ils appellent ça du rap. Tu fais "yo, yo…" après chaque phrase et t'es en train de rapper !"
Sous l’Apartheid, l'Afrique du Sud comptait deux langues officielles : l'anglais et l’afrikaans. Désormais, le pays reconnaît onze langues natives et pour chacune d'elles, autant de rappeurs. Certains s'inventent même leur propre jargon, comme Jitsvinger qui chante dans un mélange d'argot du Cap et de mots inventés.
Le Cap abrite la plus grande communauté métisse d’Afrique du Sud qui vit toujours dans les quartiers créés pendant l'Apartheid comme District 6 ou Kraaifontein. C’est dans ce dernier qu’habite Quintin Goliath, alias Jitsvinger, nouvelle star du rap mais aussi… prof de poésie.
Alors l’afrikaans? "langue des Blancs" ? Et non ! Patois des colons hollandais débarqués en Afrique en 1652, c'est le résultat du mélange qu'utilisaient les maîtres pour parler à leurs esclaves africains. Hollandais simplifié, mots, dialectes et accents Koi, Xhosas ou Zoulous : on y trouve de tout, loin de la prétendue "langue pure" fantasmée par les groupuscules racistes. C'est donc ce métissage qui pousse aujourd'hui les rappeurs noirs ou métis à revendiquer l'afrikaans comme étant vraiment leur langue, et leur histoire.
Jitsvinger : Je veux juste remettre les choses en ordre, parce qu’une fois la langue européanisée, les Afrikaners noirs ont été perçus comme de faux Afrikaners. Au contraire, les nationalistes qui se revendiquaient comme les vrais Afrikaners, en excluant des pans entiers de peuples afrikaanophones. Moi, je retourne loin en arrière, des centaines d’années plus tôt, en disant : "excusez-moi, mais voilà ce qui s’est passé".
Tracks
mardi, 18 mai 2010 à 05:00
Pas de rediffusion
(France, 2010, 52mn)
ARTE F
Edité le : 06-05-10
Dernière mise à jour le : 22-02-11