Un film de Claire Denis
Compétition
Synopsis : Louis Trebor (Michel Subor) seul vit dans le Jura avec ses deux chiens. Amoureux de la nature, il connaît des élans telluriques passionnés. Il entretien néanmoins des relations sexuelles avec une pharmacienne (Bambou) mais garde ses distances avec son propre fils (Grégoire Colin). Malade du cœur, Louis décide d’un voyage qui l’emmène tout d’abord à Genève pour une greffe, puis en Corée du sud jusqu’en Océanie...
Critique : Après «Vendredi soir» (2002) mais surtout un court-métrage dans le cadre du film collectif « Ten Minutes Older » intitulé « Vers Nancy » dans lequel la cinéaste accompagnait en train le philosophe Jean-Luc Nancy, Claire Denis poursuit avec « L’Intrus » un travail éblouissant sur la notion d’ « étranger », du temps qui passe et son éclatement, la maladie, les paradoxes et la sensualité des êtres. A l’origine ce nouveau film est directement inspiré d’un texte du philosophe français (« L’intrus » aux éditions Galilée) où il expose l’expérience d’une greffe du cœur, un cœur qui n’est pas le sien et qui lui permet de continuer à vivre, un intrus qui finit par s'immiscer dans un corps étranger au point de devenir un autre lui-même. Par extension, Nancy s’interroge sur la notion d’étrangeté et d’étranger, touche à l’idée de mutation et par essence, fait état d’une idée de l’homme universel « qui dénature et refait la nature, qui recrée la création, qui la ressort de rien et qui, peut-être, la reconduit à rien. Un homme capable de l'origine et de la fin ».
Eprise de ce texte, Claire Denis y mêle sa passion pour un acteur, Michel Subor, avec lequel elle voulait tourner tout de suite après la réalisation de « Beau Travail » (1999) sans succès. Elle réalise son souhait aujourd’hui et fait ainsi de cette «montagne-homme» le centre pulsionnel de « L’intrus » qu’elle saisit dans le cadre d’une proximité proprement captivante. Elle est aidée en cela par Agnès Godard, la directrice de la photographie de tous ses films depuis « Keep it for yourself » (1991) et qui est devenue au fil des ans, l’iris même de la cinéaste. Cette dernière produit ici une esthétique de la magnificence, particulièrement lorsqu’il s’agit de l’enregistrement de la nature mouvante qui environne Louis, les paysages d’automne et d’hiver des vastes espaces du Jura jusqu’au contours irradiés de soleil de Corée ou de Tahiti. Claire Denis, par le montage, joue aussi du contraste saisissant qu’opèrent la juxtaposition de ces instants temporels, façonnant ainsi, à l’image même des propos de Nancy, un monde en soi. Plus encore, pour accentuer cette temporalité éminemment personnelle, elle use d’images retrouvées d’un film de Paul Gégauff (le « Reflux » réalisé aussi à Tahiti) dans lequel Michel Subor apparaît jeune.
Le voyage de Louis revenant sur les pas de sa jeunesse prend dès lors le sens d’une étrange métamorphose. Sa trace s’évalue à l’aune de la disparition progressive de la cicatrice qu’il porte après l’opération de la greffe, tout en lui révélant l’importance de sa quête, retrouver un fils perdu, une partie intégrante de sa propre chair. Alors que Louis vit l’assimilation de ce cœur nouveau, un corps étranger, faisant à juste titre un « autre lui-même », Claire Denis lui impose une conclusion stupéfiante (que l’on ne saurait déflorer ici) bouclant la boucle de cette histoire avec une infinie subtilité.
Olivier Bombarda
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L’Intrus
De Claire Denis
(France-2004-130 min.)
Avec : Michel Subor, Grégoire Colin, Katia Golubeva, Bambou, Florence Loiret-Caille...
Une coproduction ARTE
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